Bacchus ou Antinoüs ?

Rappelons-nous l’article paru dans notre bulletin N°6 de 1995 et surtout la page 9 qui nous présente une tête de bas-relief trouvée à Chessy-les-Mines, avec comme commentaire un extrait du livre de la nouvelle histoire de Lyon par A. Steyer datant de 1895 :

 » Cette tête de marbre blanc devait faire partie d’un monument dont on ne peut deviner ni le sujet, ni les dimensions. Néanmoins il devait être certainement aussi remarquable par sa grandeur que par sa beauté. Cet unique débris suffit pour attester l’importance de la ville ou plutôt du « vicus de Cassius » à l’époque romaine …  »

Il était une fois…

Cela se passait en l’an 120, 130 de notre ère.

Hadrien était un empereur romain. Grand voyageur, prince lettré, il fit halte à Bithynie * pour surveiller lui-même la mise en coupe des forêts de l’Etat. Il s’installa à Nicomédie, ville claire, policée, savante, chez le procureur de la province, Cnéius Pompéius Proculus.

Proculus, homme de goût, organisa pour l’empereur des réunions littéraires.
Des Sophistes de passage, de petits groupes d’étudiants et d’amateurs de belles lettres se réunissaient dans les jardins au bord d’une source d’eau pure consacrée à Pan **.

On lut, ce soir là, une pièce assez abstruse ***de Lycophron, que l’empereur aimait pour ses folles juxtapositions de sons, d’allusions et d’images, son complexe système de reflets et d’échos.
Un jeune garçon placé à l’écart écoutait ces strophes difficiles avec une attention à la fois distraite et pensive.

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L’empereur songea à un berger au fond des bois, vaguement sensible à quelque obscur cri d’oiseau. Assis sur le rebord de la vasque, il touchait des doigts la belle surface lisse.

Hadrien le garda après le départ des autres. Il était peu lettré, ignorant de presque tout, réfléchi, crédule. L’empereur connaissait sa ville natale, Claudiospolis.
Il réussit à le faire parler de sa maison familiale au bord des grands bois de pins qui pourvoyait aux mâts des navires, du temple d’Attys situé sur la colline dont il aimait les musiques stridentes, des beaux chevaux de son pays et de ses étranges dieux.

Cette voix un peu voilée prononçait le grec avec l’accent d’Asie. Soudain, se sentant écouté ou regardé peut-être, il se troubla, rougit, retomba dans un de ces silences obstinés dont Hadrien prit bientôt l’habitude.
Une intimité s’ébaucha.

Il accompagna par la suite Hadrien dans tous ses voyages.
Antinoüs est le nom du jeune Grec qui devint, nous l’avons deviné, le favori de l’empereur Hadrien qui le déifia après sa noyade dans le Nil.
Cette mort, probablement voulue car il choisit l’anniversaire de la mort d’Osiris pour se rendre dans une petite chapelle située sur le rivage, là, sur une table à offrande les cendres d’un sacrifice étaient encore tièdes.
Chabrias, qui accompagnait Hadrien y plongea les doigts et en retira presque intacte une boucle de cheveux coupés. Au bord du dernier bassin, on aperçut dans le crépuscule qui tombait rapidement un vêtement plié, des sandales et un corps déjà enlisé par la boue du fleuve.
Tout croulait ; tout parut s’éteindre, le maître de tout, le sauveur du monde s’effondrèrent et il n’y eut plus qu’un homme à cheveux gris, sanglotant sur le pont d’une barque.

Le corps fut transféré dans une salle lavée à grande eau. Hadrien aida le mouleur à huiler le visage avant d’y appliquer la cire.
L’empereur réunit sur le rivage les ingénieurs et les architectes de sa suite, il leur expliqua son plan et marqua dans le sable la place de l’Arc de Triomphe, celle de la tombe.

Antinoé allait naître : ce serait déjà vaincre la mort que d’imposer à cette terre sinistre une cité toute grecque, un bastion qui tiendrait en respect les nomades de l’Erythrée, un nouveau marché sur la route de l’Inde.
Hadrien commanda à Rome un monument sur les bords du Tibre, près de sa tombe.

Les portraits d’Antinoüs abondent et vont de l’incomparable au médiocre. Tous bouleversent par l’incroyable réalisme de cette figure toujours immédiatement reconnaissable et pourtant si diversement interprétée, par cet exemple, unique dans l’antiquité, de survivance et de multiplication dans la pierre d’un visage qui ne fut ni celui d’un Homme d’Etat ni celui d’un philosophe mais simplement qui fut aimé.

Notre célèbre écrivain, Marguerite Yourcenar, dans ses carnets de notes parus dans son livre « Mémoires d’Hadrien » , nous donne une description de l’oeuvre d’Antonianus, sculpteur d’un bas relief en marbre blanc représentant Antinoüs, certainement exécutée en Italie, sans doute à Rome ou ramenée par Hadrien de l’un de ses voyages :

Elle est d’une délicatesse infinie. Les rinceaux d’une vigne encadrent de la plus souple des arabesques le jeune visage mélancolique et penché  » : on songe irrésistiblement aux vendanges de la vie brève, à l’atmosphère fruitée d’un soir d’automne…

L’ouvrage porte la marque des années passées dans une cave pendant la dernière guerre : la blancheur du marbre a momentanément disparu sous les taches terreuses …
Ce bas-relief a été acquis à une époque par un banquier romain, Arturo Osio, curieux homme, qui a eu pour ce bel objet la même sollicitude qu’il porte à ses animaux gardés dans sa propriété à l’état libre, à deux pas de Rome.
En 1990, lors de la création de notre Association, nous avons choisi cette tête comme emblème de notre action. Nous l’avons attribuée peut-être à tort à Bacchus, qu’en pensez vous ? Pour ma part j’aime à penser qu’il s’agit peut-être de ce jeune Grec appelé Antinoüs.

C° Culture

* Bithynie : la région de Bithynie indépendante du IIIème siècle à l’an 75 avant J.Ch. fut annexée par Rome
** Pan ; Dieu Grec des bergers qui devient à l’époque une des grandes divinités de la nature
*** abstruse : difficile à comprendre